Still alive: book introduction by Scarlett Coten (FR)

Sunday, April 3, 2016

Il est six heures du matin en ce mois de février et c’est bien la première fois que je traverse 

une frontière à pied ! Cela me procure un vrai sentiment d’aventure. Je quitte Taba dans

un taxi bondé, radio cassette à fond, et me laisse emporter tout à fait éveillée vers l’inconnu. Une route déserte file au raz de l’eau, cernée à l’ouest par les montagnes du Sud Sinaï. De loin en loin, quelques cabanons plaqués sur un ciel pur, en face à quelques brasses, l’Arabie Saoudite. Seul un paquebot reliant la Jordanie partage la mer du ciel. En contrebas, une étroite bande de plage, des hommes en robes et keffiehs, quelques chameaux, un porche monumental en bois ouvert sur un horizon de sable. La mer Rouge est turquoise, une ampoule se balance au dessus d’un billard, le vent apporte l’odeur de la mer et les chansons d’amour se perdent par les fenêtres ouvertes.

Terminus Tarabin, petit village côtier. Aïd, le chauffeur, me dit qu’il est bédouin et suscite

ma curiosité. J’accepte son invitation et m’installe chez l’un de ses proches à quelques kilomètres, dans l’unique cabanon posé au pied de l’eau. Amis et connaissances se succèdent, certains parlent quelques mots d’anglais, le soir ils font griller de beaux poissons et me convient autour du feu. Deux hommes de passage me proposent de les accompagner dans leur village, à une journée de piste d’ici, au milieu du désert. Ils sont joyeux et prévenants, fiers

de me faire découvrir leur univers. Le lendemain, coincée entre eux sur la banquette avant

d’un pick-up bringuebalant, la traversée me coupe le souffle. Dernières dunes au soleil rasant, les flancs mauves du Djebel El-Thi annoncent l’arrivée prochaine.

Le village est une addition de maisons éparses, posées sans logique apparente. Basses, rectangulaires, toits de tôle ondulée, courettes extérieures. Quelques poteaux électriques. Pas de cafétéria ni de gare routière, pas même un commerce. Ici on est invité ou on est perdu. J’ai un petit frisson à l’idée d’être ainsi démunie de mon libre arbitre. 

Mais l’accueil est impressionnant. Les femmes effleurent de leurs doigts les fronts inclinés

des hommes, puis me saluent d'une poignée de main posée aussitôt sur le cœur. La nuit est tombée, en quelques secondes un bout de toile cirée à même le sable, un plat commun de riz et de mouton, un gobelet d’eau qui fait le tour de l'assemblée, et entourée de quelques hommes qui nous ont rejoints et qui parlent un langage que je ne comprends pas, je me sens à mon aise et heureuse. C’est le début d’une longue histoire d’amour entre ces gens et moi, entre ce pays et moi.

« 56 000 kms de rien » écrivait Loti, la Khâla, le pays vide deviendra mon éden, ma seconde famille. Plus tard je parcourrai ce désert du golfe d’Aqaba au golfe de Suez, de Rafah

à Dahab, d’Abu-Zenima à Naqhl, de Sarabit à Ras Abu Galum…

Jour après jour je photographie mon voyage. Ce qui advient, ce qui m’entoure, ceux que je croise. Mes décors sont le désert, nos déplacements, les escales Je photographie ceux qui m’invitent, ceux qui demandent, tous ceux qui posent. Mon fil d’Ariane ce sont eux.

Les gestes, les rires remplacent la parole.  Le temps est différent, les gens également. L’été est chaud. D’une ombre à l’autre, on aspire chaque courant d’air, chaque vague de vent. Je ne sais plus quel jour nous sommes. On vit au présent. 

 

 

La photographie est une rareté pour eux et mon appareil ne les laisse jamais indifférents.

Une joyeuse complicité s’installe. Les hommes plaisantent dans des poses lascives, les femmes font voler leurs voiles noirs brodés de perles flamboyantes. Au village, le générateur tourne quelques heures par jour, et le cheik possède une télévision à antenne parabolique, installée sous les étoiles. Tout le monde en profite, une ampoule nue vacille au-dessus

de l'écran, on zappe, foot, concert en direct d'Arabie, mélo égyptien, CNN, on rit.

Certains n’ont jamais vu d’étrangère, on réclame ma présence.

Devant tant de nouveauté, de surprises, de bienveillance, je rentre dans le rythme, je me fonds. J’obtiens la confiance des femmes qui se livrent dans leurs décors intimes. Dans leurs robes vives, entre une pendule en forme de cœur et un palmier stylisé sur le mur, les bédouines posent avec tout le sérieux et l'attention qu'une expérience nouvelle exige.

Elles fument, soulevant d’une main le voile. J’aime ces gens gais, curieux

qui posent consentants. Avec délectation.

Alors, entre réalité et fiction, je photographie le voyage intérieur, je témoigne de mon expérience, suivant le fil de mon inspiration, où jeu et mise en scène nous réunissent,

au-delà de nos propres cultures, pour un  moment de bonheur partagé.

A chaque retrouvaille, je suis accueillie par ces mots : « still alive ! »

 

Ces photographies sont l’illustration de l’humour, de l’enthousiasme, et de la modernité

d’un peuple méconnu. Oubliés, démunis, mais vivants.

 

 

                                                                                                                                      

                                                                                                                                 Scarlett Coten