Mectoub: an introduction by Scarlett Coten (FR)

Sunday, April 3, 2016

En 2012 je décide de photographier des hommes.

Cette nouvelle série est une traversée intime qui m'a entrainée d'Afrique du Nord au Moyen-Orient pour questionner l'identité masculine. Je suis partie prolonger mes voyages dans des pays aimés depuis longtemps déjà, le Maroc, l'Egypte, et au-delà, l'Algérie, la Tunisie, la Palestine et le Liban.

Alger, Beyrouth, Ramallah…Je marche dans la ville de rues en impasses,            de cafés en arrière-cours; je cherche. Des endroits dérobés, maisons abandonnées, bords de mer oubliés, où j'inviterai des hommes à un tête à tête photographique. J'ai envie de les photographier dans leur complexité, leur fragilité, leur sensualité, leur liberté.

Mectoub est une prise de position, une relation que j'ai décidé d'avoir avec des hommes inconnus, dans ces pays arabes qui depuis Still alive (2000/2003) sont au coeur de ma pratique photographique. Je choisis des hommes pour l'esprit de liberté qu'ils incarnent et la connivence réciproque que je devine dans leur attitude.

Inviter des hommes à poser devant un objectif féminin c'est inverser les codes de représentation habituels par un retournement des genres, et cela remet en question le sens du principe de séduction et bouleverse des schémas profondément inscrits: poser est culturellement un acte féminin, ou efféminé, diriger est masculin. Mectoub est un acte photographique par lequel j'affirme que la caméra a un genre, que mon regard a un genre et n'est pas celui d'un homme. Ce sont des portraits d'hommes faits par une femme, qui engage ces hommes à s'abandonner et à accepter que cela leur échappe alors qu'ils en connaissent l'ambiguïté. Il y a toujours une ambivalence, c'est une lutte entre abandon et résistance, dans un système narratif scénographique où chaque image est un jeu dialectique entre le personnage et son environnement, un document brut, différent, une histoire photographique ouverte, une biographie romancée où le spectateur intervient. 

L'esprit de la série est une addition de séquences et de scènes avec des décors, des personnages, et la photographe femme. Les portraits expriment le lien profond et éphémère entre la photographe et le sujet photographié, ils sont le résultat d'un dialogue dans le contexte confidentiel d'un face à face, où l'acte photographique s'apparente à une performance dont le but est la confidence, le dévoilement.

Mectoub pose la question de l’émergence d’une nouvelle forme de masculinité qui bouscule les codes établis et soulève la question de la notion de genre, de la relation à la femme, d'une génération engagée dans les évolutions du monde actuel et qui assume une attitude face à la vie émancipée des diktats, dans des sociétés patriarcales où la liberté individuelle s’apparente à un acte de rébellion

 

                                                                                                   Scarlett Coten

 

"Je veux croire que la vie des Arabes et leur rapport à eux-mêmes ont été modifiés. Ils ont la parole. Ils ont les rues. Ils ont les moyens d'exprimer et de revendiquer leurs droits. Leurs rêves. Leur désir de justice et de dignité. Leur volonté de devenir des citoyens libres, des individus protégés par les lois. Loin de la soumission. Dans le mouvement. Le débat. Autour de la liberté. La sienne. Celle des autres. Le monde arabe est en ce moment un grand laboratoire pour toutes ces idées."  (Abdellah Taïa / 2014)